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Son traversé
29 novembre 2020 | Eric Antoni

Un final épique

« Epique »  avant de qualifier un certain style de l’expression poétique ou musicale, le mot désigne le caractère de certaines légendes d’autrefois où s’illustrèrent des héros. Le héros de cette Mosaïque Musicale que vous venez de lire, c’est l’Homme générique, vous et moi, sujets dans un monde d’objets selon certains scientifiques mais aussi sujets dans un monde de sujets pour certains philosophes, pour ces voyants et ces artistes qu’interpellent toujours un monde, une Histoire, des vies qui font sens, individuellement et collectivement. C’est vous, c’est moi tels que nous sommes conviés par l’harmonie tonale à devenir les héros d’une épopée qui a pour nom « œuvre musicale ».

I

Une œuvre musicale, c’est  une séquence sonore de durée très variable mais dont le caractère le plus remarquable est de former un tout qui admet un centre à la fois statique, c’est un point immobile, et dynamique, c’est un émetteur d’énergie. Ce centre s’appelle la tonique.

Une œuvre musicale, c’est un tout créé par le mouvement de notre conscience vers une dernière note qui s’annonce et dont la résonance soutient par avance, avant même qu’elle ait retenti, tout le développement de l’oeuvre depuis la première note. Tout se passe entre le début et la fin d’une œuvre tonale comme entre le premier et le dernier mots des grandes épopées fondatrices de notre imaginaire, du Mahabarata aux versets bibliques, des récits de Gilgamesh et de Zarathustra à la mythologie grecque. Avant de se donner à lire, elles furent toutes des récits portés par des voix, des chants et des rythmes qui devaient stimuler non seulement la compréhension d’un texte mais le sentiment de sa finalité, non seulement le sens d’un récit pour tout un auditoire mais la saisie de son ton fondamental en chacun de ses auditeurs. Sens épique et  sens lyrique ont toujours été liés.

Le « sens épique » est le sens d’un sujet qui, au-delà de la succession des événements où il est engagé, se découvre lui-même comme la somme de ses expériences vécues, héros d’une vie dont il détient seul la clé. Comme tous ses alter egos.

Cette découverte peut l’aider à faire évoluer sa relation au temps dans l’exacte mesure où elle lui ouvre la voie d’un retour sur sa projection « réflexe » vers un futur qui le fuit toujours et vers un passé qui s’éloigne sans cesse: elle l’engage à s’historialiser. Elle est aussi déterminante pour la création musicale et la compréhension de la musique qu’elle est essentielle à la « compréhension de soi ».

S’historialiser dans nos vies, c’est trouver un sens à la succession des faits qui composent notre histoire personnelle en saisissant la trajectoire unique qui se dessine à travers eux. C’est accomplir sur soi et en soi ce qu’accomplit le projet harmonique dans la succession des notes que déploie la mélodie.

S’historialiser en musique, c’est passer du temps linéaire, de note en note, à une durée que le mouvement circulaire de l’harmonie tonale nous permet de vivre de plus en plus intensément jusqu’à un dernier geste de conquête finale, une denière note (ou un dernier accord) qui émane du centre d’attraction de toutes les autres notes, la tonique. Après son retentissement,  dans le silence qui suit immédiatement ce dernier acte, tout le développement de l’oeuvre est contenu, comme le fruit en son germe. C’est le moment où le chef d’orchestre et les intrumentistes laissent leurs mains en suspens au-dessus de l’immense vague lyrique qui vient de s’immobiliser; comme eux, nous avons fermé les yeux et nous avons ressenti ce qui a motivé tous les élans épiques des grandes traditions, toutes les œuvres musicales que l’Histoire retiendra ou tout simplement tous ces moments musicaux qui ont comblé nos coeurs: une plénitude sans fond.

Une tension lyrique et un élan épique sont à l’oeuvre dans tout acte musical. Ce qui permet de les conjuguer, c’est cette harmonie  que chaque époque se doit de réinventer en la tonalisant toujours plus profondément.

La constitution de la gamme majeure telle que je l’ai décrite en est à elle toute seule, un excellent exemple. Ce n’est pas seulement un chemin, c’est le cheminement de la conscience dans le monde des sons. Nous pouvons le suivre de degré en degré au franchissement de chaque intervalle jusqu’à l’accomplissement d’une forme globale où se révèle, en effet, pour le sujet et en lui, le sens de l’ensemble du parcours. Cette expérience lyrique est totalisante, épique. Elle ne fixe pas l’harmonie musicale en une seule forme ou un seul système.  Elle la ravive au contraire, elle  l’intensifie dans chacune des nouvelles formes qu’elle se donne pour son propre bonheur; elle l’ouvre vers des possibles encore insoupçonnés. Si on peut le comprendre et le vivre, l’atonalité cesse d’exercer toute attraction sur le musicien et le mélomane, et avec elle de nombreuses aspirations de l’esthétique contemporaine.

« Lyrique », l’adjectif nous vient de la lyre d’Orphée dont jouait le demi-dieu pour accompagner son chant. Une voix, un chant qui pouvaient émouvoir même les pierres dit la légende.

A l’opposé du sens épique, on trouve toujours son complémentaire, le sens lyrique. Ce dernier se caractérise par une relation passive au temps. Il n’est pas l’instrument d’une conquête mais l’expression d’un saisissement. Le poète et le musicien lyriques sont saisis par un mouvement de l’âme, – d’enthousisame, de nostalgie etc… -, et se laissent modeler par lui. Leur projet n’est pas de surgir en un élan souverain mais de communiquer la fugacité de chaque moment et la plasticité de l’émotion où il résonne. Les deux opposés se rejoignent à l’extrême de leur trajectoire, dans l’expression de l’indicible.

A l’opposé d’un Beethoven, épico-lyrique, par exemple, on trouve son contemporain Schubert, lyrico-épique. Les œuvres de l’un éclairent de manière très significative les œuvres correspondantes de l’autre. Beethoven fait de la musique un instrument de l’auto-constitution de l’esprit embrassant l’universel. Schubert en fait le médium de l’âme qui s’individualise en l’homme sensible.

Cette opposition et cette complémentarité sont motrices de toute expression poétique et musicale depuis les premiers chants tribaux de l’humanité. Nous en sommes les héritiers, vous et moi de tous les continents et de toutes les traditions. A nous de jouer !

II

Avoir placé la tonique au début et à la fin du développement musical dont elle est le centre et le moteur est une des contributions les plus importantes de l’occident à l’histoire de l’humanité, aux côtés de l’Héliocentrisme et de la loi de la Gravité. Ce petit logiciel spirituel en constante mutation qu’est la Tonalité a lui aussi largement dépassé l’aire de son émergence, l’Europe, pour devenir universel.

Ainsi, la musique occidentale, à partir de Monteverdi surtout, a-t-elle créé sa propre histoire. A ma connaissance, il y a très peu d’autres exemples dans l’histoire de l’humanité d’une épopée esthétique qui se soit nourrie ainsi de son propre mouvement jusqu’à créer ses propres archétypes, c’est à dire des formes intégrant à ce point son projet fondamental qu’elles en sont devenues les référents stables, à la fois en constante évolution et immuables. Je pense ici autant aux formes engendrées par l’écriture contrapuntique (fugues…) qu’à la forme sonate et aux trois ou quatre mouvements de presque toutes les œuvres de son répertoire (symphoniques, concertantes, pour instruments seuls ou pour ensembles de chambre…).

Ce sont ces formes qui ont rendu possible l’articulation dynamique des développements mélodiques, rythmiques et harmoniques des œuvres. Elles ont ainsi permis de relier leur qualité esthétique à leur portée éthique et métaphysique.

On en trouve des exemples à foison autant dans le répertoire classique que romantique ou « moderne ».

C’est son éditeur qui a donné son nom à la 41ème et dernière symphonie de Mozart : Jupiter. Oeuvre flamboyante en un Do plus majeur et lumineux que jamais. Composée en 1788, elle est un carrefour entre le dix-huitième siècle qu’elle récapitule et le dix-neuvième qu’elle annonce. Et en ce sens elle est à la fois initiatique, épique et lyrique. Pas à la manière de La Flûte Enchantée, cette autre merveille qui raconte l’histoire d’une initiation maçonnique, mais de sa seule écriture thématique et harmonique. Ce n’est pas autrement dit, son message, ce qu’elle raconte ou illustre qui est initiatique mais son art-même qui a ouvert à la conscience musicale et au sens épique de l’époque tout un champ d’expérimentations nouvelles, expressivement, mélodiquement, harmoniquement, spirituellement. 

Le message explicite d’un opéra c’est l’histoire racontée et les événements où sont engagés les personnages pour notre simple plaisir ou pour notre édification. Le vecteur implicite1, c’est le langage musical lui-même, c’est à dire la syntaxe qui relie les hauteurs musicales entre elles et aux  formes qui rendent possible son épanouissement.

III

Ce qui est initiatique ce n’est pas exclusivement le médium mais sa relation au message. C’est une certaine  transparence entre la couleur des mots et la forme des sons, entre le sens des paroles ou des intentions et l’organisation des hauteurs. Autrement dit, ce qui est initiatique en musique, c’est à la fois l’image où se reconnaît pleinement notre conscience, et le vide que révèle cet effet miroir. Ce qui est initiatique, ce n’est donc pas tant un sens ultime que le mouvement d’un son qui remonte vers sa source. C’est le mouvement que la musique peut rendre sensible à notre écoute, celui qu’elle fait apparaître à notre regard intérieur. C’est le mouvement de la tonique vers elle-même. C’est le son traversé.

Alors initiation à quoi ? A l’esprit d’aventure ? A la découverte de plans de conscience auxquels notre approche « ordinaire » de la réalité ne nous permet pas d’accéder ? Aux mystères de la Vie ? A rien, peut-être ? 

Le mot « initiation » renvoie à un passage, un franchissement. Dans toute vie dont on interroge la finalité, dans toute œuvre d’art, il y a bien une porte devant le sujet porteur de sens, devant vous et moi. C’est une porte que nous croyons fermée et dont nous cherchons la clé. Mais personne, aucune théorie ni aucune théologie ne peut nous donner cette clé.

C’est pouquoi toute véritable initiation est une auto-initiation. Mais cela bien sûr, il faut le  découvrir par soi-même. Le paradoxe vient du fait que personne ne peut faire cette découverte seul, sans l’exemple ou la médiation d’un maître.

Cette porte, on n’en trouve la clé qu’en la franchissant. Sa fermeture est une construction mentale. Elle est ouverte, hermétiquement. Un seul pas suffirait, un seul pas suffit. A l’écoute d’une œuvre tonale que l’Histoire a retenue, nous les auditeurs faisons presque tous ce pas, sans mot dire, intuitivement, nous rendant à l’évidence d’un sens qui s’accomplit. De même, Beethoven, Schubert, et bien d’autres compositeurs après eux, n’ont pas frappé longtemps à la porte laissée ouverte par le maître de Salzburg. Ils l’ont franchie sans mot dire avec leurs seuls outils de créateurs centrés, vigilants et inspirés. Conscients.


1 C’est à dire le médium,  Mc Luhan… 

Son traversé

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